Bernardvillé - Alsace

L’histoire de Baumgarten : Conférence du Père Placide de Citeaux

 

 

Le Père Placide, moine à l’Abbaye de Citeaux, a été invité à intervenir à ND de Baumgarten dans le cadre de l’Assemblée générale de l’Association des Amis de l’Abbaye de Baumgarten, par son Président, Gérard Diss, le samedi 30 juin 2012.

Le texte de la conférence du Père Placide, présentée en deux volets « Baumgarten, un monastère cistercien » et « Les moniales d’Altbronn à Ergersheim transférées à Baumgarten » est publié sur notre site avec l’aimable autorisation de Dom Olivier Quénardel, Abbé de Citeaux.

 

1ère partie 

 

                                                Baumgarten, un monastère cistercien

 

Mesdames, Messieurs, amis de Baumgarten,

A l’occasion de votre première assemblée générale, il a semblé opportun de vous parler de ce lieu comme monastère cistercien, autrefois de moines, aujourd’hui de moniales. Mais qui sont ces moines, et quelles sont ces moniales ?

Veuillez m’excuser, mais en bonne méthodologie, je dois avant tout vous dire mes sources d’information. Concernant l’histoire du lieu, notre meilleure source de renseignements est l’article « Abbaye de Baumgarten » de l’encyclopédie libre Wikipedia. Si nous voulons connaître les moines qui l’ont habitée, nous disposons de l’édition : J.M. Canivez, Statuta Capitolorum Generalium Ordinis Cisterciensis ab anno 1116 ad annum 1786 – Louvain 1937 – 1941 (de toute évidence, en latin).

Pour les moniales, ou plutôt les moines et les moniales, disons de dom Augustin de Lestrange, que nous appelons Trappistes et Trappistines, la littérature ne manque pas :

  • A.M. Laffay – Dom Augustin de Lestrange et l’avenir du monachisme – Le Cerf – Paris 1998
  • Dom Augustin de Lestrange et les Trappistes pendant la révolution – Imprimerie de la Grande Trappe – 1898
  • Sr Clare – Une odysées monastique : une communauté cistercienne en exil en quête d’un lieu d’accueil (Ste-Croix à Stapehill, en Grande-Bretagne) – Beauchesne – Paris 1992
  • Ferdinand de Hedouville (Frère Jérôme) – Relation sur mon séjour en exill et l’exode religieux jusqu’en Russie par un novice de la Valsainte de 1799 à 1800 – L’Harmattan – Paris 2003
  • Nicolas-Claude Darngnies (Frère François de Paule) – Mémoires en forme de lettres pour servir à l’histoire de la réforme de la Trappe établie par dom Augustin de Lestrange à la Valsainte – L’Harmattan – Paris 2003
  • Marie de la Trinité Kervingant (ancienne abbesse des Gardes) – Des moniales face à la révolution française. Aux origines des Cisterciennes Trappistines – Beauchesne – Paris 1989
  • Les bonnes feuilles des moniales de Baumgarten pour se faire connaître et que, vraisemblablement, vous connaissez.

L’abbaye de Baumgarten eut d’abord comme une brève préhistoire. L’évêque, Cunon de Michelbach, contraint, après 22 ans d’épiscopat (1103-1125), de quitter Strasbourg, se retira sur l’une de ses propriétés à Epfig. Dans le voisinage de ce village, en cette année 1125, il fonda, sinon un monastère, certainement une petite communauté, en un lieu que l’on appelait déjà Bongart.

C’est là qu’en 1148, le 10 mai, l’évêque Burckard fit venir des moines cisterciens français de l’abbaye de Beaupré près de Lunéville, elle-même fondée par l’abbaye de Morimond, la quatrième fille de Citeaux. Les travaux d’installation rapidement menés permirent la dédicace de l’église le 26 mars 1153 (il y aura 860 ans l’an prochain).

Qui sont donc ces « cisterciens » ? L’abbaye de Citeaux (Cistercium ou Cistellium, le lieu où poussent les cistels) à 25 km au sud de Dijon, a été fondée par saint Robert et vingt-et-un moines de Molesmes, au coeur d’une épaisse forêt habitée non par des hommes mais par des bêtes sauvages, les loups. Ils voulaient observer fidèlement la règle de saint Benoît et s’affranchir du système féodal et donc vivre du travail de leurs mains. A cette fin, pour exploiter les terres quelque peu éloignées du monastère qu’on leur donnait, ils instituèrent les frères convers, des religieux qui menaient une véritable vie monastique, mais non astreints à l’office au choeur qu’ils remplaçaient alors par un certain nombre de « Notre-Père ». Ils créèrent un agencement de leur lieu de vie autour du cloître et de la cour du monastère. Et il en fut ainsi à Bongart. Leur architecture fut volontairement très dépouillée : l’unique représentation permise était le Crucifix de bois, mais peint. On représentait l’humanité de Jésus.

Dès 1119, ces nouveaux moines formaient douze communautés qui se donnèrent une constitution qu’ils appelèrent « Charte de Charité » et qui est encore aujourd’hui, avec la règle de saint Benoît, notre loi fondamentale. La hiérarchie en est très simple : l’abbé du monastère qui en a fondé un autre, l’ « abbé-père » garde un regard sur celui-ci dont l’abbé est dit « abbé-fils ». Et leurs communautés sont dites « maison-mère » et « maison-fille ». Ainsi en fut-il de Beaupré et de Bongart. Tous les ans à la mi-septembre, les abbés se réunissent à Citeaux (où ils peuvent être 300 au chapitre) : c’est le Chapitre Général. Ils y traitent de leur vie monastique et des problèmes des communautés. Leurs décisions, en latin « statuta », en français ‘statuts » en gardent mémoire et c’est ainsi, qu’outre les archives, mais d’une tout autre manière, nous connaissons la vie des communautés.

Nous en connaissons plus de 35 pour Baumgarten, dont le nom germanophone n’apparaît qu’une seule fois en plus de trois-cents. Ces statuts lui connaissent deux nom : le premier est Bongart, le second (le plus fréquent) est Pemerium (étymologiquement « le lieu des pommes » ; nous pourrions traduire « verger », mais ce mot français n’apparaît pas.) Nous avons ainsi : 5 fois Bongart, 19 fois Pomerium, 1 fois Pomerium alias Bomgarten, 7 fois Pomerium alias Bongart. Ce qui fait 13 fois Bongart et 27 fois Pomerium. Nous pouvons, et peut-être nous devons remarquer que le pommier est un arbre du Cantique des Cantiques (8,5).

Ces statuts couvrent un temps assez bref, de 1198 à 1520, soit 320 ans seulement. Ils nous renseignent sur certains abbés. On y traite aussi de la communauté en général, mais pas des moines. Nous ignorons s’ils furent nombreux ou s’ils étaient instruits, voire cultivés. Par contre nous savons qu’il fallait y remettre de l’ordre. Nous ne sommes guère renseignés sur le temporel. Nous savons seulement qu’une fois il fut question d’aliénation et que Baumgarten avait des redevances en nature. Quoi d’étonnant ?… du vin…

Que nous apprennent ces statuts sur le monastère de Bongart ou Pomerium ? Nous pourrions les analyser, mais puisque nous faisons de l’histoire, leur lecture chronologique me paraît préférable.

  • En 1198, l’abbé de Bongart n’est pas venu au Chapitre général. Il doit « satisfaire » : il sera donc hors de sa stalle et, le vendredi, au pain et à l’eau jusqu’à ce qu’il se représente à Citeaux.
  • En 1207, il est accordé à l’abbé de Pomerium d’envoyer quelqu’un à Rome ou d’y aller lui-même.
  • En 1221, l’abbé de Bongart, dont on dit bien des choses qu’on ne va pas rapporter dans ce statut, est aussitôt déposé. L’infâmie de son successeur est telle en 1225, insupportable, qu’il doit aller à Beaupré où son abbé-père lui dira la sentence du Chapitre général. Vingt-cinq ans plus tard, en 1250, comme ses fautes l’exigent, l’abbé est aussitôt déposé par le Chapitre général.
  • En 1267, il y a dispute entre l’abbé de Villers (Bettnach) d’une part, et ceux de Beaupré, Clairlieu et Bongart, d’autre part.
  • En 1334, la réforme du monastère de Bongart, dont on raconte bien des horreurs, est confiée à l’abbé de Morimont.
  • Quatre-vingts ans plus tard, en 1422, la controverse et le désaccord entre l’abbé de Beaupré d’une part et ceux de Neuburg et Pomerium d’autre part (l’abbé-père et ses abbs-fils) est confiée aux abbés de Morimont et Lutzel. L’année suivante, les abbés de neuburg et Pomerium qui n’ont pas comparu devant le Chapitre général sont déclarés contumace, etc… Trois ans plus tard, le Chapitre général confie (sans effet !) l’union de Neuburg et Pomerium aux abbés de Maulbronn et Lutzel (ces gens parlaient tous allemand).
  • En 1461, le Chapitre général confie à l’abbé de Lutzel la visite et la réforme de Pomerium, face à une nécessité pressante, se propose de vendre certains biens immobiliers. L’abbé du Neuburg doit enquêter (= se renseigner !)
  • En 1464, un moine de Schönthal est promu abbé de Pomerium, alias Bomgarten.
  • En 1466, nous apprenons que la communauté de Pomerium doit, chaque année, à Beaupré, deux mesures de vin. Une autre fois, elle lui doit deux quarteaux de vin d’Alsace.
  • En 1468, l’abbé de Pomerium est personnellement convoqué au Chapitre général, auquel il doit rendre compte de ses quittances des années précédentes.
  • En 1472, l’abbé de Lutzel doit aller à Pomerium et autres lieux qui en dépendent, mettre la main sur les vins et autres biens pour satisfaire aux dettes de l’abbé. Il y aura encore en 1485, tout une affaire de dettes. D’ailleurs, cette année 72, tout une affaire concerne les abbés, prieurs, celleriers et boursiers de plusieurs monastères, dont l’abbé de Pomerium.
  • Mais en 1482, les abbés de Pomerium, Heisterbach et Marienstatt reçoivent commission du Chapitre général pour contrôler l’élection de l’abbé d’Eberbach.
  • En 1487, l’abbé est alors un certain Nicolas Wydenbosch, de Berne. L’abbé de Citeaux, un autre grand abbé, Jean de Cirey confie à l’abbé de Pomerium alias Bongard, qui s’en acquitte auprès d’un imprimeur de Strasbourg, l’édition (la première) des livres lituriques cisterciens (missels, bréviaires, mais aussi livres de choeur). A cette occasion, trois fois Pomerium est appelé Bongart. Notre abbaye de Westmalle possède un missel de cette édition, donc un incunable. En cette même année, statuts 51 et 53, une grande commission est faite à l’abbé de Pomerium par le Pape, pour la réforme de l’Ordre. Mais encore en 1487, le Chapitre général désirait ardemment la réparation et la restauration du monastère de Pomerium alias Bongart.
  • 1488 est chargée. L’abbé de Citeau doit intervenir : l’abbé de Sankt-Urban se plaint au sujet d’un prêt qui devra être remboursé avant la saint Jean-Baptiste, mais l’abbé de Pomerium est parti pour Citeaux dans un procès de Clairvaux avec le Parlement royal de Paris. Surtout, cette même année, statut 94, l’abbé de Pomerium alias Bongart prend part à un grand décret marial de dom Jean de Cirey. En 1489, il est encore cité trois fois. C’est un « grand bonhomme » !
  • Mais hélas, en 1503, il faut au moins deux abbés pour la visite et la réforme, tant au spirituel qu’au temporel, dans la tête et les membres de Pomerium. En 1506, l’abbé est déclaré par le Chapitre général, contumace, non obéissant, rebelle et finalement excommunié.
  • En 1508, le Chapitre général confirmera l’élection d’un nouvel abbé, Frère Michel.
  • Hélas, en 1520, le Chapitre général désire faire face, apporter remède à la désolation et à la ruine à peine réparable du monastère de Pomerium alias Bongart et confie cette affaire au Père Immédiat, l’abbé de Beaupré.
  • Mais, en 1525, la guerre des Paysans ruine complètement l’abbaye, elle n’existe plus.

Qu’était alors ce monastère ? Les sondages archéologiques ont révélé une église de type cistercien. Nous pouvons un peu deviner le cloître et les pièces attenantes. Il nous reste aujourd’hui, après une démolition partielle en 1850, une belle moitié de l’aile des convers, qui nous révèle ce que dut être Bongart au temps de sa splendeur. Cependant, pas d’illusions, le monastère de 1153 était certainement plus sobre que cette belle pièce.

Les biens de l’abbaye détruite seront gérés par l’évêché de Strasbourg jusqu’à la révolution de 1789. Celle-ci en fera un bien national, qu’évidemment elle s’empressera de revendre. Ceux-ci passeront de main en main, on démolira, on construira. Baumgarten, finalement, deviendra en 1966 un hôtel à la campagne. Mais auparavant elle eut un dernier éclat, son dernier abbé.

Dom Fabien Dutter, né à Stotzheim en 1872, après ses études et un temps de préceptorat, entré en 1896 à l’abbaye de Sept-Fons, fut envoyé, encore novice, avec trois autres frères à Citeaux, où ils arrivèrent le 2 octobre 1898, pour y restaurer la vie monastique, après un bon siècle d’abandon. Le 15 décembre, il y faisait profession simple (pour Sept-Fons). Le 1er novembre 1899, il était envoyé à Rome, où il acquérait des diplômes universitaires en philosophie et en théologie. Entre-temps, le 18 octobre 1902, il faisait sa stabilité à Citeaux et le 11 avril 1903, il était ordonné prêtre à Rome. Devenu aussitôt secrétaire de l’Abbé général, il fut le compagnon de son parent, dom Edmond Obrecht, auprès de nos frères au Natal. Le 16 septembre 1923, il était choisi comme auxiliaire de l’Abbé général pour la communauté de Citeaux et, le 14 septembre 1925, recevait la bénédiction abbatiale avec le titre d' »Abbé du Verger », c’est-à-dire de Pomerium. Qui aurait alors osé dire Baumgarten, après 50 ans d’occupation allemande ? Et pourtant…). Il devait être élu Procureur général de l’Ordre le 17 septembre 1932 et, l’année suivante, être victime d’un accident routier près de Briquebec.

 

2ème partie 

 

Les moniales d’Altbronn à Ergersheim transférées à Baumgarten

 

 

Les moniales cisterciennes existent depuis le 12ème siècle. L’abbaye de Citeaux avait été fondée en 1098 à 25 km au sud de Dijon ; cette communauté, nous le savons, voulait observer la règle de saint Benoît sans addition, mais intégralement. Dès 1120, le troisième abbé de Citeaux, saint Etienne Harding, avait entrepris la fondation du monastère de Tart à 12 km de Citeaux pour des moniales. Elles se développèrent d’abord très lentement, mais devinrent si nombreuses au 13ème siècle que le chapitre général refusa de les reconnaître désormais.

Cependant, les moniales de Baumgarten, aujourd’hui, ont une tout autre origine : elles n’ont que 215 ans d’histoire, mais quelle histoire !

Un moine de l’abbaye de la Trappe, en Normandie, le monastère réformé par dom Armand Jean le Bouthilier de Rancé (on l’appelle « Rancé » tout court), le Père A. de Lestrange voyant la révolution française s’orienter vers la suppression complète de toute vie religieuse, muni des autorisations requises de ses supérieurs (depuis l’abbé de Citeaux et celui de Clairvaux) avec 24 moines, prit la route de la Suisse ; le canton de Fribourg l’autorisa à occuper la Chartreuse désaffectée de la Valsainte. Il voulait retrouver le tout premier Citeaux, mais avec les additions des siècles, auxquelles il ajouta encore. Néanmoins, en 1794, la Valsainte était érigée en abbaye par Rome et il en fut l’abbé. Cette même année, il pourvoyait à l’édition des célèbres « Règlements de la Maison-Dieu de ND de la Trappe… augmentés des usages particuliers de la Maison-Dieu de la Valsainte » où ne manquaient jamais les références aux sources ; et, si toute référence faisait défaut, cela signifiait une loi forgée à la Valsainte.

Et cependant, malgré cette austérité, la Valsainte fut une réussite et, vite, elle dut fonder. Elle attira non seulement des moines chassés de leurs abbayes, mais aussi des moniales en peine de couvent et de vie religieuse. C’est ainsi qu’au printemps 1796, les moines de l’une des fondations de la Valsainte cédèrent leur bâtiment à des moniales au lieudit Sembrancher, dans le Valais.

Le 13 septembre, 7 religieuses y commencèrent leur vie de « Trappistines » au sens fort de ce mot, calquée sur celle des moines à l’identique. Le 31 décembre, elles étaient 13 dans une bâtisse de quatre murs, cloisonnée avec des planches ; elles ne pouvaient pas y être plus de 20. C’était un « ramassis » de moniales de diverses congrégations. Pour en faire une communauté unie, dom A. de Lestrange leur imposa ses règlements, ce qui les caractérisa profondément : nos soeurs, les moniales cisterciennes OCSO, furent jusqu’au Concile Vatican II (et encore après !) de vraies « Trappistines » soucieuses d’une extrême fidélité à leurs us. Ce fut le monastère de la « Sainte Volonté de Dieu ». Il s’y trouvait une soeur de dom Augustin et surtout « Madame de Condé » devenue Soeur Marie-Joseph, alors qu’elle pouvait signer dans le monde « Louise Adélaïde de Bourbon ».

On y travaillait 5 à 6 heures par jour, à jeun jusqu’à 2 h et demie (14 h 30) depuis le 14 septembre et jusqu’à 4 h un quart (16 h 15) en Carême. La prière commune couvrait sept heures tous  les jours, plus de onze heures le dimanche et même plus de douze aux solennités (on se levait alors pour commencer à minuit). Ces moniales nous ont laissé un petit exposé de leur genre de vie. En voici  un extrait pour la nourriture (et n’oublions pas le jeûne) : « Vous ne trouverez au réfectoire que quelques pommes de terre, quelques herbes, racines ou légumes apprêtés sans façon, sans beurre, ni huile, mais seulement du sel et de l’eau et tout au plus quelquefois un peu de lait. Lorsqu’on soupe : de la salade, un peu de fromage ou bien quelques fruits ou pommes de terre. Vous aurez du pain et pour boisson de l’eau ou une boisson de genièvre de mauvais goût ». Quant au repos : « … ne vous coucher que sur des planches et n’avoir sous votre tête qu’un petit oreiller de paille ». 

Dès la fin de 1797 dom Augustin sent le péril des troupes révolutionnaires françaises se rapprocher de la Suisse : il avait 200 personnes (moines, moniales, enfants) sous sa garde. Le 16 février 98, Sembrancher était vendu. Il y avait trois colonies (et colonnes) de moniales. Le premier départ eut lieu le 17 janvier. Ce fut un chemin très rude à travers les montagnes enneigées du pays germanophone. Elles (les moniales) devaient se regrouper à Constance, puis au monastère cistercien de Fürstenfeld et enfin à Munich. La dernière colonne, celle de Mère Augustin de Chabannes (une moniale de St-Antoine de Paris entre Bastille et Nation, aujourd’hui Hôpital Saint-Joseph), comprenait 17 soeurs. 

Il fallut construire des bâteaux pour ces 200 personnes et l’on voguat à partir de Munich, d’abord sur l’Isaar, qui se jette dans le Danube à Passau. Quand on mettait pied à terre, on quittait les « radeaux » en procession, deux par deux, derrière l’abbé. La soeur Clare nous a représenté l’office divin célébré en deux choeurs, masculin et féminin, au fil de l’eau. C’est ainsi qu’on parvint à Linz, puis à Vienne où les troupes de dom Augustin débarquèrent quasi au pied de Leopoldsberg, puisqu’ensuite elles passèrent à Heiligenstadt (et durent, je pense, parvenir à Schottentor sur le Ring). Les moniales cependant, bénéficièrent de voitures, alors que les 60 enfants parvenus à Stefensdom y chantèrent le Salve. Seule notre dernière colonne de moniales put séjourner à Vienne, au monastère des Visitandines.

 

Le départ pour Orcha

Et ce fut le départ pour Orcha en Biélorussie, où le tsar, sur les instances de Madame de Condé (Soeur Marie-Joseph) voulut bien recevoir Trappistes et Trappistines, via la Moravie, le sud de la Pologne entre Cracovie et les Tatra (avec arrêt au monastère cistercien de Suléjov), puis un long chemin. Tout n’était pas triste : chemin faisant, il y eut 29 entrées. Le 27 juillet 1798, quinze moniales (les nôtres) quittaient Vienne. En route vers la Lituanie, elles traversèrent une forêt de « 80 lieues, sans ville, ni village ». Le 8 septembre, elles parvinrent à Orcha où elles reçurent comme logement un monastère de Trinitaires (les moines, eux, furent très mal logés dans un vieux couvent abandonné et en ruines). Leur séjour y serait de 18 mois et le froid atteindrait moins 30°. La soeur Maur nous a laissé un compte-rendu de la vie austère au possible que l’on peut résumer en ces quelques mots : « Nous suivimes les règlements » (ceux de la Valsainte et de Sembrancher). Tout de même, toues devaient dormir dans une même pièce, serrées les unes contre les autres. Dom Augustin, lui, devait accueillir ses 200. Le 14 août 1799, Soeur Marie-Joseph, qui avait toujours souffert d’une certaine inadaptation quittait Orcha et la Trappe.

 

Le retour au pont du Bug

En mars 1800 (l’étoile Bonaparte monte en Europe), ordre était donné par le tsar à tous les émigrés de quitter la Russie. Aux environs de Pâques, le 13 avril, nos soeurs quittèrent Orcha : 9 soeurs y avaient fait profession. Il y eut le fameux incident du pont du Bug, où moines et moniales, les moines sur une petite île et sous des tentes, les moniales dans un bâteau, durent attendre douze jours entre Russie et Pologne. Puis ce fut le départ pour Varsovie et Dantzig (avec halte à l’abbaye cistercienne de Koronov, rive gauche de la Vistule).

Le 26 juillet, tout le monde quittait Dantzig pour Hambourg : douze jours de traversée, avec la tempête. On débarque à Lubeck le 7 août, on se rend à pied à Hambourg. Les moniales sont logées dans une grande maison à Hamm (n’oublions pas, nous sommes en 1800). A son arrivée, la communauté de Sembrancher ne comptait plus que 21 soeurs, dont la supérieure était Mère Augustin de Chabannes (professe de Saint-Antoine), âgée de 31 ans.

Pour comprendre la suite, revenons un peu en arrière. Dès le 28 août 1793, puis le 27 avril 1794, dom Augustin de Lestrange envoie des fondateurs vers le Canada, mais les derniers ne peuvent prendre le bâteau. Ils s’arrêtent à Westmalle, près d’Anvers, où ils sont accueillis. Mais ils doivent s’enfuir devant les troupes révolutionnaires jusqu’à l’abbaye cistercienne de Marienfeld. En 1795, la famille Droste leur donne un bois à Darfeld. En 1796, ils construisent un monastère, Rosenthal, « Notre-Dame de l’Eternité ». Dom Augustin détache alors le 28 août 1800, quatre soeurs de Hamm, qui rejoignent Darfeld, où elles occupent les chaumières de Rosenthal.

Le menu de la semaine y était fixé une fois pour toutes : « Le dimanche, gruau d’orge ; le lundi, pommes de terre ; le mardi, haricots avec carottes ; le mercredi, gruau d’orge ; le jeudi, pois ; le vendredi, pommes de terre avec carottes ou navets ; le samedi, pois. En Carême et en Avent, si l’on a des choux ou des lentilles, on pourra en donner le dimanche à la place du gruau. L’on ajoute des pommes de terre au gruau, les grosses fèves remplacent les pois. »

Comment s’étonner qu’à un tel régime les santés soient fauchées prématurément ! Durant les dix premières années, il y eut 45 décès : la moyenne d’âge à l’entrée était de 36 ans, la durée moyenne de vie 41 ans et demie. En 1809, il ne restait à Darfeld-Rosenthal aucune survivante de Sembrancher. Mais elles avaient fondé le monastère de Sainte-Croix à Stapehill en Grande-Bretagne. Dom Eugène de Laprade, qui sera élu abbé de Darfeld érigée en abbaye (comme la Valsainte), en 1803 envoie des soeurs en Suisse (où M. Javouhey sera postulante). Ce fut en 1804, la petite Ridera, puis en novembre 1805, la grande Ridera. Mais il s’en suivra une rupture. Puis il y aura en 1811, l’orage napoléonien : moines et moniales doivent se réfugier en Allemagne et en Belgique. C’est ainsi que dix soeurs trouvent asile dans un château belge à Borsut. Quatre d’entre elles, dont Dame Piette, fonderont la Coudre. Puis, ce fut l’abdication, le retour, enfin la capitulation de l’Empereur. Dès 1814, Dom Eugène abandonne l’horaire des repas de la Valsainte pour revenir à celui de Rancé : 11 h en été, 11 h 30 en hiver, 12 h en Carême. Puis, ce fut le congrès de Vienne en 1818, qui donne la Westphalie à la Prusse, qui interdit de recevoir des novices, moines ou moniales.

La cloche, Antonia, provenant de Darfeld

Dom Pierre Klausener cherche alors refuge en France. Il trouve Oelenberg, maison de chanoines réguliers. Les moines y arrivent en 1825. Par suite de difficultés avec le Baron Droste, par un froid terrible, en janvier 1826 (30 ans après leur fondation à Sembrancher), les moniales quittent l’Allemagne. A leur arrivée la communauté compte : au choeur, 12 professes, 5 novices et 2 postulantes ; parmi les converses, 14 professes et 5 novices. En tout, 38 personnes. La maison des moines prend le nom de Mont-des-Olives, celle des moniales Oelenberg ou ND de la Miséricorde. On y observe les règlements de Rancé. En 1839, chacun des deux groupes reçoit du Saint-Siège la qualité d’abbaye.

Et cela durera jusqu’en 1895. Le 2 décembre, les moniales sont transférées à Ergersheim, où elles prennent le nom de ND d’Altbronn, sanctuaire marial local. Le monastère d’Ergersheim, développé à partir d’un petit château était implanté en bordure du village, tout près de l’église paroissiale, dont l’horloge dans le clocher sonnait, non seulement les heures, mais aussi tous les quarts d’heure, jour et nuit. Progressivement, le village, en un siècle, était devenu, sinon une petite ville, du moins un gros bourg et le nombre des moniales avait fortement diminué. Il semblait nécessaire de trouver un autre lieu. C’est alors que Mère Marie-Odile eut l’audace d’acheter l’hôtel de grand luxe qu’était devenu Baumgarten en 1966, où rien ne manquait, sauf un lieu de culte ; un ancien monastère cistercien, dans un site merveilleux. Les 15 moniales de la communauté y arrivèrent le 3 décembre 2009.

Outre ce que représente tout déménagement, il fallait trouver, aménager les lieux nécessaires à la vie conventuelle : une église (et une sacristie), un chapitre, un scriptorium, une bibliothèque, un réfectoire (la cuisine existait), des bureaux, des cellules, qui permettent aux moniales de mener leur vie régulière selon les heures du jour et de la nuit rythmées par la petite et infatigable cloche de Notre-Dame de l’Eternité à Darfeld, depuis 216 ans. On peut les approcher : leur église est ouverte. Elles ont en outre construit une maison d’accueil pour qui souhaite un contact prolongé. Elles-mêmes vous diraient le reste bien mieux que moi.

Fr. Placide Vernet

à Baumgarten